Anonyme

Accidenté(e) - le 12/05/2018 à Maine et Loire

Ça n'arrive pas qu'aux autres, il fallait que ça s'arrête

Cela faisait tout juste un an que je conduisais, je venais d’avoir 19 ans et j’étais arrivé à un niveau d’inconscience inégalé. Je me répétais constamment en tête que ce genre de choses n’arrivait qu’aux autres, que j’étais tout puissant, intouchable. Il m’était toujours arrivé des histoires abracadabrantesques avec ma voiture. On ne comptait plus le nombre de trottoirs, de glissades ou de fossés que j’avais évités de justesse. Je m’en sortais toujours avec humour, en me disant que ce n’était pas encore mon tour. J’ai conduit bourré, au téléphone et j’ai fait des excès de vitesse : ce niveau de dangerosité me terrifie aujourd’hui. Je me réveillais le lendemain avec le sentiment amer d’avoir encore une fois risqué ma vie mais aussi celle des autres. Mais c’était comme une maladie : j’oubliais ce sentiment et je recommençais. Je multipliais les risques, tentais de nouveaux records de vitesse, de chrono etc. Je venais d’acheter des nouvelles housses pour mes sièges marquées « WRC » pour faire du rallye avec ma voiture. Encore un délire idiot. J’allais provoquer un drame tôt ou tard. Cette boucle infernale devait s’arrêter.

 

Un samedi après-midi, je me dirigeais dans une commune voisine afin de rejoindre des amis dans un bar, une journée normale, une routine. Comme d’habitude j’accélère sans regarder le compteur, quel que soit les dizaines de km/h affichés au-dessus de la limitation. Je regarde mon téléphone, envoie quelques messages à mes amis au bar, je tourne les boutons de la radio. Bref, j’oublie la route.

 

J’arrive à un virage que j’ai pris cent fois. Or, cette fois-ci, je me déporte sur la voie de gauche. Lorsque je réalise ce qui est en train de se passer, je panique et je tourne brusquement le volant. La route était humide, il avait plu toute la matinée, la voiture effectue un volte-face en une fraction de seconde. Je sentais le véhicule foncer à une vitesse folle vers le bord de la route. Je me souviens voir mon compteur se figer à une vitesse bien trop excessive et je sens que c’est à ce moment que tout va vraiment s’arrêter, j’agrippe le volant et je ferme les yeux.

 

Et le son vient prendre la place de l’image : un son déchire l’air, le sentiment que tout ce qui m’entoure se brise en un instant. Le volant se bloque et je sens mes poignets se briser. Vient alors un enchaînement de violence indescriptible, durant laquelle je sens mon corps totalement vulnérable face à toutes les forces qui s’y opposent, un sentiment d’impuissance, qui nous rapporte à une vulgaire feuille de papier que l’on chiffonne sans difficultés. Puis, un très court moment de silence, durant lequel la voiture s’élève en l’air, qui paraît une éternité pour moi, perdu dans le noir de mes paupières, à me confronter à des images très profondes qui remontent alors à la surface, durant ce léger moment de battement où tu n’es plus que tout seul. Peut-on se confronter à la mort, vais-je mourir dans les prochains dixièmes de secondes ? Jusqu’à appréhender ce sentiment, à se rendre à l’évidence, à laisser sa vie dans les mains du hasard. Ce sentiment est à la fois le plus beau et le plus terrible que je n’ai jamais ressenti. Un sentiment de vie et de mort indescriptible et personnel à chacun. Ce qu’on appelle voir sa vie défiler.

 

Vient alors le dernier coup de théâtre, le dernier choc qui vient m’écraser au fond de mon siège, une violence plus forte encore et un son très sourd qui vient m’accompagner dans mon rêve, au fur et à mesure que je m’endors.

 

La route était très fréquentée, on a vite retrouvé mon véhicule en contrebas d’un champ car des parties de la voiture se trouvaient éparpillées un peu partout. J’ai eu beaucoup de chance, une chance vraiment égoïste au vu de la dangerosité de ma conduite et des risques que j’ai pu prendre envers les autres automobilistes. Je me suis très vite remis physiquement mais il ne se passe pas un jour sans que je repense à ce qu’il s’est passé pendant cette seconde. Ces sons résonnent toujours dans mes cauchemars et ce sentiment de mort imminente me hante toujours autant.

 

Je suis fier de témoigner de ce qu’il m’est arrivé, cela me permet de mettre des mots sur mes pensées mais également de prévenir ceux qui sont coincés dans cette boucle infernale comme je l’étais. Ça n’arrive pas qu’aux autres. Faites attention.